Intégration régionale, transformation et renouvellement des Aspirations collectives.

Dans cette édition, le Secrétaire général évoque l’importance de l’intégration régionale pour une coopération Sud-Sud plus large, le rôle central de la transformation – par opposition aux simples réformes – dans la troisième voie de développement, ainsi que l’impératif d’une émancipation de la « dictature de la technocratie » et la renaissance correspondante des rêves collectifs dans le discours sur le développement.
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Journaliste : Je voudrais recueilleir votre réflexion sur l’intégration régionale, dans la mesure où je vous ai entendu à plusieurs reprises évoquer son importance pour votre vision. Je voudrais également savoir quelle est votre perception des efforts de l’intégration régionale déployés dans ma propre région d’origine, l’Amérique latine et les Caraïbes, par exemple.

Secrétaire général : Pour répondre à cette question, il faut commencer par évoquer le Grand Sud, dont nous avons déjà parlé et sur lequel je ne m’attarderai donc plus. Comme vous le savez, ma réflexion s’appuie en grande partie sur la consolidation, le renforcement et l’élargissement de la coopération Sud-Sud. Et comme le relève la Déclaration Universelle de l’Éducation Équilibrée et Inclusive, le Sud est composé de peuples et d’États très divers du point de vue de leurs histoires, de leurs cultures, de leurs langues, leurs réalités, mais qui partagent également des défis et des aspirations systémiques justifiant particulèrement la coopération entre ces derniers — en vue justement de réaliser ces aspirations communes et de surmonter ces défis partagés. Quel en est donc le lien avec l’intégration régionale ? Pourquoi l’intégration régionale me paraît-elle également pertinente dans le cadre de cette vision du Sud ? C’est à dire, pourquoi la considérer (l’intégration), dans une certaine mesure, comme un préalable pour une coopération Sud-Sud efficace ? Tout d’abord, parce que la logique de l’intégration régionale est la même que celle du Grand Sud et de la coopération Sud-Sud. Les régions ont en commun de nombreuses réalités, aspirations, et dans certains cas, des cultures et des langues, de manière encore plus prononcée que dans le cas du Grand Sud, autant de facteurs qui rendent donc la coopération et l’intégration également nécessaires au niveau régional. En d’autres termes, la même logique de la coopération Sud-Sud est amplifiée au niveau régional.

La seconde raison pour laquelle je mets l’accent sur l’intégration régionale est inhérente à la première. Pour nous à l’OCS, nous reconnaissons, et cela, sans équivoque, non seulement, l’importance de la dimension endogène du développement et de l’autosuffisance, mais aussi la nécessité de soutenir cette dimension. Cependant, nous devons également reconnaître le fait qu’aucun pays ne peut être complètement autonome dans tous les domaines, et dans les domaines où un pays ne peut pas être autonome, la logique et la nécessité d’une autonomie collective (qui est un axe transversal du programme OSC) paraît évidente. En fait, il est non seulement nécessaire, mais aussi souhaitable de mutualiser les ressources, les efforts et les intelligences. À bien des égards, l’intégration régionale est donc vitale pour l’autosuffisance et le développement endogène, que ce soit en termes de capacité de recherche, de financement, d’économies d’échelle ou de développement technologique.

Pourtant, lorsque je parle de l’importance de l’intégration régionale, celle-ci n’est pas nécessairement, encore moins exclusivement économique ou politique, mais peut et doit également être culturelle. Ma langue maternelle illustre à souhait ce que je veux dire. En arabe, il n’existe pas une façon uniforme de traduire « transdisciplinarité ». En effet, nous ne disposons même pas d’une règle grammaticale permettant de créer un néologisme immédiatement compréhensible pour désigner cette « transdiciplinarité ». Cela signifie que chaque traducteur, chaque chercheur, chaque auteur a tendance à traduire le concept de transdisciplinarité — qui n’est pas un concept endogène à la pensée arabe — à sa manière, différente, ce qui consiste souvent en une phrase telle que « dialogue entre les disciplines et au-delà des disciplines ». Cette difficulté pose un problème fondamental, non seulement du point de vue de l’efficacité de l’écriture, mais aussi en ce qui concerne l’échange des connaissances. Si un chercheur palestinien qui s’intéresse à la question de la transdisciplinarité entreprend une revue des recherches transdisciplinaires disponibles dans le monde arabe, il est fort probable qu’il n’en trouve jamais une — sauf si c’est sur une recommandation personnelle — l’article publié par un chercheur marocain sur le thème de la transdisciplinarité.

Cette difificulté empêche à la fois le chercheur palestinien d’accéder à d’autres connaissances transdisciplinaires, bien que celui-ci travaille dans la même langue (que d’autres chercheurs), et exclut toute potentielle collaboration qui aurait pu être fructueuse. Bien que la langue arabe soit l’une des langues les plus riches que je connaisse, elle a également besoin, au XXIe siècle, d’une nouvelle vague de normalisations et d’innovations qui lui permettraent d’intégrer les concepts et les réalités qui émergent. Toutefois, aucun pays arabe n’est en mesure, à lui seul, de normaliser et d’innover en ce qui concerne la langue. Néanmoins, grâce à la coopération et à l’intégration régionales, dans le domaine culturel et linguistique, une telle initiative est tout à fait possible. En guise de solution, l’on pourrait concevoir, par exemple, un institut ou une académie arabe intergouvernementale — semblable à l’Académie française — où nos écrivains et intellectuels se réuniraient, non seulement pour normaliser ces traductions dans les pays arabes, mais aussi pour apporter des innovations linguistiques. En d’autres termes, il s’agit de la possibilité d’introduire des néologismes là où cela est pertinent et nécessaire, avec de nouvelles structures ou règles grammaticales en adéquation avec la logique interne et millénaire de la langue, autant de réformes nécessaires à notre développement. Il s’agirait plutôt d’un exemple d’intégration régionale qui n’est ni politique, au sens commun du terme, ni économique.

Journaliste : Mais il s’agit encore là de politique, d’une certaine manière, n’est-ce pas ?

Secrétaire général : Certainement, si l’on suit n’importe quel sujet jusqu’à sa conclusion logique et son implication, tous les sujets conduisent à la politique. Mais il ne s’agit pas de la politique en tant que processus de gouvernance d’un pays, et elle n’est non plus directement liée aux relations étrangères entre États souverains. En résumé, ce sont les deux raisons pour lesquelles je parle d’intégration régionale — la première étant que la raison d’être de la coopération Sud-Sud, à savoir le partage des défis et des aspirations qui rendent la coopération nécessaire et souhaitable, est amplifiée au niveau régional ; deuxièmement, le développement endogène et l’autosuffisance ne sont pas toujours possibles, ni souhaitables, entièrement au niveau national, ce qui rend l’intégration régionale nécessaire et enrichissante.

Après avoir énoncé ces principes généraux, ou ces raisons, permettez-moi d’ajouter ceci : s’il est vrai que nous avons besoin de voir nos intégrations régionales respectives reposer sur des bases équitables, nous n’avaons pas moins besoin qu’elles soient stables, et qu’elles s’inscrivent dans le temps, étant ancrées dans une approche de peuples. Pour plus de clarté, permettez-moi de définir mes termes. La définition de Debray, me semble t-il, serait la meilleure d’entre toutes les définitions que j’ai lues en la matière : une population est l’ensemble des individus qui occupent un espace ; un peuple est une population qui a traversé le temps, devenant héritière d’une histoire et d’une mémoire. Population, espace. Peuple, temps. Et à cet égard, pour que l’intégration régionale soit une intégration et non une simple coopération, elle doit bâtir un peuple, ce qui demande du temps. Par conséquent, l’intégration doit par essence reposer sur des bases solides et durables.

Pour répondre à votre question sur ma vision des initiatives d’intégration régionale en Amérique latine et dans les Caraïbes, sans parler d’une initiative spécifique, je dois reconnaître quelques succès considérables en matière de coopération. Je constate néanmoins des lacunes dans de nombreuses plates-formes d’intégration. Il me semble que la plupart de ces lacunes sont largement dues au fait que les plates-formes d’intégration soient fondées sur la proximité idéologique. À cet égard, je ne juge aucune idéologie spécifique, mais je limite mon jugement à la durabilité et à la stabilité, ou à l’absence de durabilité et de stabilité pour une véritable intégration. Le jour où le gouvernement d’un pays donné change, comme cela s’est produit, et que le gouvernement entrant ne partage pas l’idéologie de son prédécesseur, il se retire de l’Instrument d’intégration. En d’autres termes, ces instruments d’intégration ne sont pas stables dans le temps, le temps étant la condition préalable pour devenir un peuple, résultat que la plupart de ces instruments n’ont pas été capables de produire. J’émets donc des réserves sur ces initiatives, non pas parce que je ne partage pas les objectifs (bien au contraire), mais parce que j’ai des doutes par rapport à la durabilité de tels processus et de tels cadres.

Journaliste : Pourtant, les actions de ces plateformes, instruments et organisations ont contribué au bonheur de milliers et de millions de personnes.

Secrétaire général : Je vous le concède, mais cela ne constitue pas pour autant un exemple réussi d’intégration régionale.. Si nous parlons d’autres finalités que l’intégration, telles que la coopération et la solidarité, je vous dirais que ces instruments peuvent effectivement être considérés comme de bons exemples pour ces autres objectifs, mais pas en ce qui concerne l’intégration elle-même. En fait, je crois qu’il y a un vrai travail à faire en termes d’intégration régionale authentique dans nos pays du Grand Sud, la région de l’Amérique latine et des Caraïbes nécessitant des efforts plus importants, parce que l’intégration est un domaine où ces deux sous-régions (l’Amérique latine et les Caraïbes), du fait de ne pas disposer de leur propre organisation intergouvernementale, sont en retard par rapport au reste du Sud — peut-être à l’exception de certaines sous-régions d’Asie, vu la taille du continent. J’ai suivi, récemment, les discussions relatives à l’institutionnalisation de la CELAC (Communauté d’États latino-américains et Caraïbes) en tant qu’organisation, par exemple, et j’espère certainement que ces efforts aboutiront en des termes acceptables pour toutes les parties. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est important de renforcer les intégrations régionales en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Afrique, dans les pays arabes et en Asie. Je dirais également qu’il est important de noter que les intégrations régionales dans le Sud se renforcent mutuellement — nous revenons ici sur l’importance de la coopération Sud-Sud — dans la mesure où elles apprennent des succès et des manquements des unes et des autres, en s’intégrant.

Journaliste : Il doit cependant y avoir une intégration entre les intégrations régionales.

Secrétaire général : Absolument, si l’on puit ainsi dire. Je pense avoir suffisamment développé tout ce que j’ai à dire sur l’intégration régionale de façon générale.

Journaliste : J’aimerais vous interroger sur un thème que vous avez abordé à plusieurs reprises dans des discours et dans les entretiens que j’ai lus, à savoir l’importance des idéaux et la capacité collective de rêver et de construire, car cela cadre bien avec notre conversation : l’intégration régionale en tant que rêve pour nous renforcer.

Secrétaire général : La question du renouvellement à travers les idéaux est en effet une question que je soulève régulièrement dans mes interventions. Comme vous le savez, ma position est la même : nous avons besoin d’une vision, car sans vision, c’est-à-dire, si nous ne savons où nous voulons être dans 20 ans, il n’y aura pas de projets. Et sans vision ni plan, il ne peut y avoir d’actions, seulement des réactions. De même, sans rêves, il ne peut y avoir de mobilisation, et sans mobilisation, il ne peut y avoir de transformation. Au-delà des objectifs, il nous faut des idéaux. En clair, il nous faut certes des objectifs (technocratiques pour soutenir nos idéaux, sinon nous restons dans l’abstrait) ,toutefois, nous ne pouvons nous limiter à la technocratie.

Or, depuis la poussée triomphale du néolibéralisme, la technocratie (qui joue un rôle d’appui aux politiques) l’a emporté sur le politique — pourtant porteur du projet de société, et pas seulement des éléments métriques de ces projets — et a délégitimé le rêve dans le discours politique et dans le discours international. Notre monde a rompu d’avec les rêves. Pour mieux illustrer mon point de vue, je vais prendre des exemples concrets. Au XXe siècle, chez les capitalistes comme chez les socialistes, le discours politique était porteur d’un rêve : en écoutant les discours de John F. Kennedy aux États-Unis, on peut discerner chez lui un rêve pour son pays et pour le monde — un rêve avec lequel on peut ne pas être d’accord, mais un rêve tout de même ; à l’autre extrémité du spectre politique, en écoutant un discours de Fidel Castro à Cuba, on discerne également chez l’homme politique un rêve pour son pays et pour le monde — encore une fois, un rêve que l’on pourrait ne pas partager, mais un rêve tout de même.

Les êtres humains — moi y compris — ont besoin de bien plus que de bonnes politiques. Nous avons également besoin d’un peu de poésie, de transcendance, de quelque chose de plus grand que nous-mêmes, quelque chose de transgénérationnel. Autrement, sachant que, selon toute vraisemblance, le rêve pour lequel je me bats ne sera pas pleinement réalisé de mon vivant, je ne suis ni découragé ni dissuadé, car je suis conscient de la nature transgénérationnelle de ma lutte.

J’abonderai dans le sens de Fernando Birri, qui aurait dit (je paraphrase Galeano qui le paraphrase lui-même) : « à quoi sert l’utopie ? Elle est toujours à l’horizon. Si je fais dix pas vers elle, elle fait dix pas en arrière. Il est clair que je ne l’atteindrai jamais. Quel est donc le but de l’utopie ? Eh bien, c’est précisément le but de l’Utopie : me faire marcher ». Oscar Wilde a écrit quelque chose de similaire au XIXe siècle (et je paraphrase à nouveau ) : « Une carte du monde où l’Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait pas la peine d’être regardée, car il y manquerait le pays le plus important, celui où l’Humanité chaque jour atterrit. Et lorsqu’elle y débarque, elle regarde autour d’elle et, voyant un pays meilleur, elle repart ». Et il conclut, je cite : « Le progrès est la réalisation des utopies ».

En résumé, nous devons renouer avec les rêves et les idéaux pour nous émanciper de la dictature technocratique dans laquelle nous vivons, car c’est la seule façon d’être authentiquement humain et de parvenir à l’avenir que nous méritons. Attention, il s’agit bien de nous affranchir du dictat de la technocratie. Je ne dis pas que l’on doive abolir la technocratie. La technocratie est nécessaire — nous avons besoin de techniciens, d’expertise, de mesures pragmatiques. Mais nous avons aussi besoin de bien plus que cela. La vision doit toujours précéder les programmes d’action. Tout d’abord, la poésie, et ensuite le politique.

Journaliste : Vous avez répondu en déclarant que « sans rêves, il ne peut y avoir de mobilisation, et sans mobilisation, il ne peut y avoir de transformation » . Pourriez-vous nous en dire plus ?
 

Secrétaire général : Nous devrions peut-être commencer par définir nos termes, ou la différence que je fais entre réforme et transformation : la réforme est une simple modification cosmétique ; la transformation est un changement de dynamique. Nous ne sommes pas intéressés par la réforme, parce que nous savons que le système lui-même est mû par des dynamiques qui perpétuent l’inégalité, qui perpétuent l’injustice de notre dépendance, qui perpétuent un large éventail de malheurs. C’est donc la dynamique sous-jacente que nous espérons changer, ce qui conduit à la transformation.

Pour illustrer mon propos : l’on nous dit souvent que le système capitaliste est la cause première des changements climatiques. C’est donc la dynamique sous-jacente que nous voulons changer, ce qui implique une transformation. Il y a certainement une grande part de vérité dans cette affirmation. Nos modèles de développement, généralement hérités d’un paradigme capitaliste, sont certainement préjudiciables à l’environnement. Mais il faut aussi reconnaître qu’au XXe siècle, le socialisme a été autant préjudiciable pour l’environnement que le capitalisme. Car, de part et d’autre de l’échiquier politique, le paradigme était productiviste, le capitalisme consistant à produire plus pour accumuler plus de richesses ; le socialisme consistant à produire plus pour distribuer plus de richesses. Dans un cas comme dans l’autre, l’on retrouve donc une conception productiviste du développement — une recherche constante d’une plus grande production, d’une plus grande croissance — pour des raisons différentes, par des moyens différents, mais, toujours est-il, du productivisme. La cause première de la catastrophe climatique vers laquelle nous nous dirigeons n’est donc pas le capitalisme en tant que tel, mais le productivisme.

Il va sans dire que l’on peut légitimement soutenir que le capitalisme sans le productivisme est impossible, mais mon point de vue demeure le même : si vous passez à un modèle socialiste avec un paradigme productiviste, vous continuerez à accélérer le changement climatique. En ce qui concerne nos modèles de développement, si nous cherchons à éviter une catastrophe climatique, c’est la dynamique sous-jacente du productivisme que nous devons changer — ce qui constitue une transformation, et non une simple modification cosmétique qui consisterait, par exemple, à augmenter les dépenses publiques pour la reforestation tout en préservant la même dynamique productiviste dans les industries des combustibles fossiles. En clair, je n’affirme pas que la transformation dans cet exemple serait contre la production et la croissance — ce serait à la fois absurde et, je me permets de le dire, dangereux de croire une telle chose. Mais dans le contexte du changement climatique, dans le cadre d’une telle transformation, la production se conjuguerait avec une « sobriété heureuse », au sens de Pierre Rabhi, elle entretiendrait la croissance dans certains domaines et la décroissance dans d’autres, elle équilibrerait prospérité matérielle et bien-être écologique. Je vous en donnerai brièvement un autre exemple, par souci de clarté : nos pays demeurent, pour la plupart, des exportateurs nets de matières premières ou, au mieux, de produits intermédiaires. La réforme consisterait donc en des mesures visant à produire ou à extraire davantage de matières premières destinées à l’exportation, notamment par l’importation et l’utilisation de technologies permettant une production plus efficace ; la transformation consisterait en la construction d’un écosystème et d’une chaîne d’approvisionnement garantissant l’exportation de matières transformées à valeur ajoutée au niveau des pays, notamment en favorisant le développement de technologies endogènes.

Après avoir expliqué la différence entre réforme et transformation, ainsi que les raisons pour lesquelles nous aspirons à cette dernière, je voudrais aborder la partie relative à la mobilisation, quoique brièvement, car elle me semble bien explicite. La transformation étant un changement fondamental de dynamique, qui implique une refonte du système, elle ne pourrait être simplement décrétée en tant que réforme. Vous pouvez passer un décret interdisant l’exportation de matières premières. L’industrialisation à haute valeur ajoutée ne peut pas se décréter. Autrement dit, la transformation nécessite une action collective. Pour plus de clarté, soit dit en passant, lorsque je parle d’action collective, je ne veux pas dire « beaucoup de gens qui font la même chose au même moment », mais plutôt un effort coordonné, multidirectionnel et ciblé. En d’autres termes, pour une industrialisation à forte valeur ajoutée, il faut une mobilisation des secteurs et en ressources humaines.

Dans la même lancée et avec plus de précisions, pour illustrer la mobilisation de manière générale, l’on pourrait citer le cas d’un pays producteur de café qui exporte principalement des grains sans transformation, ce qui est le cas pour la plupart de nos pays producteurs de café. Et supposons que pour ce même pays, la consommation intérieure du café soit limitée, comme c’est le cas pour certains de nos pays. La transformation en vue d’exporter du café à haute valeur, qu’il s’agisse du café en capsules ou sous d’autres formes, en lieu et place du café non transformé nécessiterait une mobilisation suivant le schéma suivant, sans prétendre être exhaustif : le ministère en charge de l’économie et de l’industrie met en place des politiques incitatives pour la transformation du café et des politiques disuasives à l’exportation des grains bruts ; les exportateurs de café non transformé qui doivent progressivement faire évoluer leur modèle économique vers la valorisation et la consommation sur le marché local ; le secteur privé qui doit investir dans des usines de transformation et de conditionnement du café ; les banques qui doivent financer cette même production ; le secteur de l’enseignement et de la formation technique et professionnelle, offrant des cours de maîtrise de la torréfaction et du mélange du café ; les consommateurs nationaux, qui doivent davantage consommer du café afin de soutenir la production nationale ; les consommateurs étrangers, qui doivent être sensibilisés à l’importance d’acheter du café transformé dans le pays d’origine, génèrant par la même occasion davantage de revenus pour les producteurs, comparé au café transformé en Europe, même lorsque le produit est issu du commerce équitable. Le schéma pourrait continuer.

En revanche, dans le cas de la réforme du secteur du café à travers la suppression des restrictions à l’importation de technologies permettant d’augmenter les rendements des grains verts destinés à l’exportation, ou permettant de faciliter les exportations directes sans intermédiaires, je dirais plutôt qu’il suffit d’un nombre limité d’acteurs pour mettre en place la politique adéquate. En général, la transformation nécessite l’implication, de diverses manières, de nombreux acteurs qui ne sont pas tous des parties prenantes directes, et devant agir de manière synergique ; la réforme ne nécessite que deux groupes d’acteurs : les gouvernements qui élaborent la politique et les parties prenantes directes concernées par la nouvelle politique. C’est la raison pour laquelle j’affirme que sans mobilisation, il ne peut y avoir de transformation.

Enfin, pour aborder l’aspect du rêve dans cette équation, pour ainsi dire, je serai plus concis, car je crois l’avoir déjà exposé plus tôt dans notre conversation. Pour ce faire, je m’appesantirai donc sur sa relation avec la mobilisation et la transformation. Une lutte coordonnée, multidirectionnelle et ciblée ne peut être considérée comme une action collective que si les parties se sentent unies ou, du moins, liées, au-delà des intérêts transactionnels à court terme, par une cause qui est, comme je l’ai déjà dit, plus grande que chacune des parties prise à part, par quelque chose qui les transcende. C’est la seule raison pour laquelle quelqu’un se mobiliserait volontiers de manière durable : contribuer à la réalisation d’une aspiration plus grande.

Pour revenir à l’exemple du café, il ne suffit pas qu’un produit soit abordable pour qu’une population commence à le consommer ; la levée des restrictions à l’importation et les mesures d’incitation fiscale ne suffisent pas pour pousser une entreprise à prendre le risque d’investir et de créer une industrie de traitement et de mise en capsule du café ; l’existence de cours d’EFTP (Enseignement et Formation Techniques et Professionnels) sur le mélange et la torréfaction du café ne suffit pas pour attirer une masse critique de jeunes à faire carrière dans ce secteur, et je pourrais continuer. Être conscient(e) de contribuer à l’édification du pays, à la réalisation d’une prospérité partagée entre tous les Enfants de la nation, à la réalisation d’un développement authentique est en soi une source de mobilisation. L’exemple (du café) n’est pas suffisamment illustratif, car un rêve devrait être beaucoup plus large et s’étendre au-delà d’un seul secteur, mais je crois que j’ai fait passer le message. En d’autres termes, le rêve partagé dans lequel l’on croit et qui est censé nous conduire vers un avenir meilleur, plus juste, plus digne — pour soi, sa famille, ses proches, son pays — invite, incite à la mobilisation, c’est-à-dire à l’action concrète en vue de la réalisation de cette même vision. C’est pourquoi j’ai déclaré que sans rêve, il ne peut y avoir de mobilisation, et — comme je l’ai expliqué précédemment — sans mobilisation, il ne peut non plus y avoir de transformation.

Une précision à tout ce que je viens de dire : la phrase « Sans rêve, il n’y a pas de mobilisation, et sans mobilisation, il n’y a pas de transformation » donne l’impression que le processus est linéaire, alors qu’il est en fait circulaire. En d’autres termes, il est tout aussi vrai que sans transformation, il ne peut y avoir de rêves, et sans rêves, il ne peut y avoir de mobilisation, et sans mobilisation, il ne peut y avoir de transformation, et ainsi de suite. Je suis conscient du fait qu’une telle réflexion peut sembler compliquée ou confuse, mais ce que je veux dire, c’est que pour qu’un rêve soit un rêve, il doit être transformateur. C’est justement parce que la réforme n’est qu’une modification cosmétique de la réalité que cette réforme se satisfait du présent, de l’aujourd’hui, qu’elle ne se limite qu’à modifier le construit, changer partiellement, s’adapter un tant soit peu. La transformation ne se satisfait pas du présent, de l’aujourd’hui. Elle se préoccupe de l’avenir, du demain, auquel elle veut donner naissance à partier d’hier. Personne ne va se coucher en rêvant d’équilibrer les budgets publics — l’on peut bien croire que c’est nécessaire, l’on peut bien souhaiter qu’une telle chose se produise, mais ce n’est pas ce dont on rêve au plus profond de soi. La réforme est incapable de construire des rêves, seule la transformation peut le faire.

Journaliste : Vous émettez là des idées fortes. Je voudrais maintenant revenir sur l’habitude que l’on a d’opposer systématiquement la charité à la solidarité. Pourriez-vous nous en dire davantage, dans la mesure où cette réflexion serait d’une certaine façon liée à ce dont nous avons parlé jusqu’ici ?
 
Secrétaire général : Comme je l’ai souligné à plusieurs reprises, la solidarité est horizontale, pratiquée entre égaux, tandis que la charité est verticale, portée par les puissants, pour les faibles. En outre, la charité apporte plusieurs autres problèmes. Le premièr étant lié à sa verticalité : elle est presque déshumanisante, ou, tout au moins, met le bénéficiaire dans une situation inconfortable, en dépit des bonnes intentions. Étant entendu que personne ne devrait, et personne ne voudrait dépendre de la compassion, de la commisération des autres. Deuxièmement, la charité est un anesthésiant qui ne soulage un mal que de façon temporaire. La solution que propose la charité au problème de la pauvreté est la suivante : « Je veillerai à ce que les pauvres ne meurent pas de faim » — rien d’autre, rien de plus. Il ne s’agit pas de les aider à vivre, encore moins qu’ils puissent s’émanciper, ou qui’ils soient à même de contribuer à la mise en place d’un environnement où ils auraient la possibilité de gagner leur vie. Loin s’en faut ! La solution que propose la charité au problème de la pauvreté ne consiste pas à faire en sorte que les pauvres puissent vivre, mais, seulement que ces derniers puissent survivre. La solidarité, en revanche, tout en continuant à répondre aux besoins immédiats des pauvres, inscrit ses actions présentes dans un objectif à plus long terme qui vise, tout au moins, à éradiquer la pauvreté, si ce n’est bâtir une prospérité partagée. Ainsi donc, lorsque je dis que la solidarité, alternative à la charité, est horizontale, entre égaux, cela suppose que l’on est prêt à sacrifier une partie de son propre confort pour les autres. Parce que votre bien-être est aussi le mien. D’autant plus que nous sommes devenus une société, une communauté, une collectivité. La charité consiste à donner de son superflu ; la solidarité, c’est partager son repas. La charité, se préoccupe du « vous » ceux qui sont dans le besoin, et du « moi », celui qui donne ; la solidarité se préoccupe du « nous », la communauté dont les membres se soutiennent mutuellement. La charité, c’est de la générosité ; la solidarité, c’est faire justice.
 
Journaliste : Ainsi, à la lumière de notre conversation, je déduis que la solidarité est fondamentalement liée à l’intégration régionale.
 
Secrétaire général : C’est le cas, mais la solidarité est, en fait, consubstantielle à tout ce que nous faisons. Il n’y a pas un seul aspect de ce que nous voulons faire à l’OCS qui ne soit pas imprégné de cette solidarité. Puisque la solidarité ne consiste pas à vous servir vous-même. La politique publique de réduction et d’éradication de la pauvreté ne consiste pas à faire montre de charité. En vous apportant de l’aide, c’est la société entière que l’on aide. Parce qu’en fin de compte, nous vivrons tous mieux parce que vous aussi, vous vivez mieux.
 
Cela m’amène indirectement à aborder l’aspect capital sur l’individu et le collectif, aspect dont la Déclaration Universelle de l’Éducation Équilibrée et Inclusive est très empreinte. La Déclaration fait référence à plusieurs reprises au collectif, tout en parlant de l’individu — elle n’adopte pas une posture manichéenne. Nous connaissions des sociétés où, hier, la collectiivité était souveraine, mais alors, tellement souveraine qu’elles étouffaient l’individu. Aujourd’hui, les exceptions confirmant la règle, nous sommes des sociétés individualistes où l’individu est souverain, mais tellement souverain que le collectif est dilué. Aujourd’hui, ce que nous voulons faire à partir du Sud, à travers une Troisième Voie de Développement, c’est précisément équilibrer une synergie entre les souverainetés individuelles et les collectives. Nous ne voulons pas du collectif qui étouffe l’individu, ni de l’individu qui dilue le collectif — aujourd’hui, nous voulons le collectif composé d’individualités. Il est dit dans la Déclaration que l’individu a le droit d’exister et de s’intégrer, tout comme il ou elle a le droit d’être et de se distinguer (du groupe). Exister et s’intégrer, être et se distinguer. Tel est le type de société que nous voulons bâtir. À différents moments, de différentes manières, l’individu doit se sacrifier pour le collectif et le collectif doit se sacrifier pour l’individu. Ce sont là de façon génarale quelques-uns des prismes à travers lesquels je vois le monde — ils s’appliquent aussi bien à la cellule familiale et au pays, qu’à l’intégration régionale, au Sud et à l’Humanité.

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