Pourquoi le Grand Sud ?

Au cours de cet entretien, le Secrétaire général développe l’idée du Grand Sud – son origine, sa raison d’être et sa pertinence – dans la compréhension de la nécessité d’une nouvelle forme de multilatéralisme fondée sur l’égalité, l’équité et la solidarité ainsi que sur la coopération mutuelle pour relever les défis du développement et faire face aux menaces planétaires de notre époque. Il explique que le terme Grand Sud permet de s’affranchir de limitations géographiques fausses ou arbitraires, en reconnaissant un Sud au Nord et un Nord au Sud.
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Journalisre : Pourquoi le Grand Sud ?

Secrétaire général : Je pense qu’il faut au préalable se poser la question « Pourquoi le Sud ? » , avant de parler de la signification et de la raison d’être du Grand Sud. Le narratif sur le développement international tel que nous l’avons connu au fil des années est un discours qui s’adresse aux pays autrefois qualifiés, de « Tiers Monde » , et par la suite qualifiés de « sous-développés » ou de pays « en voie de développement ». Aujourd’hui, de manière générale, avec l’amplification donnée à ce terme par les instances multilatérales, ces pays sont désormais appelés pays du Sud ou Sud Global.

Journaliste : Le terme « Sud Global » désigne t-il une catégorie d’organismes multilatéraux ?

Secrétaire général : Oui, et non — ce n’était peut-être pas le cas à l’origine, mais c’est un terme que les organismes multilatéraux ont certainement commencé à utiliser dans un sens généraliste, en plus de catégories plus précises telles que pays à faibles revenus, pays à revenu moyen, et ainsi de suite. Mais, dans l’ensemble, l’on pourrait affirmer que le terme « Sud Global » est un terme vulgarisé par les organismes multilatéraux. En tout état de cause, le discours sur le développement international s’est historiquement adressé à ces pays, c’est un discours s’addressant au Sud Global, et non un discours initié par ce Sud ou provenant de celui-ci. Je pense donc qu’il serait intéressant de revisiter ce narratif, du point de vue des pays concernés.

Remonter la pente de l’histoire pour considérer la perspective des pays qui constituent la majorité du monde, des pays qui se sont affranchis — à différentes époques, et pour la plupart au XXe siècle, mais aussi plus tôt si l’on prend en compte l’Amérique latine, qui avait également été colonisée à une période bien plus antérieure — du colonialisme, à une époque qui était alors, pour la plupart d’entre ces pays, le XXe siècle, c’est-à-dire dans le contexte d’un ordre mondial bipolaire. S’affranchissant du colonialisme dans un tel contexte, ils ont pris conscience de la nécessité de disposer d’un espace propre, avec la conférence de Bandung en 1955, puis la création du Mouvement des Non-alignés en 1961. Ce serait donc réducteur et simpliste d’expliquer la création de ce mouvement, de le limiter à son contexte historique d’un ordre mondial bipolaire. Le nom du mouvement lui-même, bien sûr, peut donner l’impression trompeuse que son seul but était d’affirmer sa neutralité à l’égard des États-Unis, le bloc capitaliste, et de l’Union soviétique, le bloc socialiste.

Pourtant, dans la pratique, dès les premiers jours du mouvement, il était clair que la plupart des pays membres du mouvement étaient soit plus proches de l’Union soviétique, soit plus proches des États-Unis. Pour des raisons idéologiques, ils étaient soit plus proches du capitalisme, soit plus proches du socialisme. Ce serait donc faire une interprétation erronnée de l’histoire et du Mouvement que de supposer, en raison de son nom, que le non-alignement (entendu comme neutralité) était son seul et unique objectif. Ma position est la suivante : à la lecture de certaines des déclarations communes des Sommets du Mouvement des Non-Alignés de l’époque, l’on se rend compte que les pays membres, sortis du colonialisme dans le contexte de la rivalité entre l’Union soviétique et les Etats-Unis, ont compris que l’ordre mondial bipolaire ne répondait pas à leurs intérêts en matière de développement.

Et puisque l’ordre mondial établi par les deux superpuissances ne répondait pas à leurs intérêts en matière de développement, ils allaient fédérer leurs efforts pour créer un troisième ordre mondial, qui répondrait en fait à leurs aspirations. Telle en était du moins l’intention. Par ailleurs, en ce qui concerne les réalisations du Mouvement des Non-alignés, elles n’ont pas été nombreuses, en partie à cause de sa nature de mouvement sans secrétariat permanent, sans institutions travaillant quotidiennement à la mise en œuvre des déclarations. Le Mouvement est inéluctablement devenu une conférence où, tous les trois ans, les pays peuvent coordonner leurs positions — ce qui est important, mais reste néanmoins en deçà de l’ambition initiale.

Le plus intéressant, au-delà de l’évaluation des résultats, c’est que le monde bipolaire a pris fin, et le Mouvement des Non-alignés a survécu. Dans une certaine mesure, ce constat confirme mon point de vue précédent : le mouvement ne s’est jamais limité à un non-alignement par rapport à l’un ou l’autre bloc. Et bien que je ne sois pas convaincu que ce soit encore aujourd’hui un objectif avéré du Mouvement des Non-alignés, la création d’un ordre mondial différent demeure clairement une aspiration inconsciente, ce qui explique sa longévité. Pourquoi le Sud émane t-il de là, me demanderiez-vous ? Parce que l’ordre mondial actuel, le discours sur le développement international et, il faut le rappeler à juste titre, l’architectureautrefois bâtie autour de cet objectif de développement, même avec les meilleures intentions — comme dans le cas de nombreuses ONG — ne répond toujours pas aux intérêts profonds des pays en matière de développement.

Il est toujours nécessaire de proposer de véritables alternatives, c’est ce qui nous unit en tant que pays au démeurant très diversifiés. C’est le premier point que j’évoquerai pour expliquer l’importance que nous accordons à la coopération Sud-Sud, répondant à la question « Pourquoi le Sud ? » — nous n’avons pas encore commencé à aborder la question du « Grand Sud ». Mon deuxième point concerne les relations entre le Nord et le Sud. Car je n’ai jamais pensé que la coopération Nord-Sud n’était pas nécessaire ou qu’elle n’était pas souhaitable. Ce serait, à mon avis, pure folie que d’affirmer une telle chose, et pis encore d’y croire. Mais sur ce sujet précis, je dirais deux choses : premièrement, nous devons définir la nature, les objectifs de la coopération Nord-Sud.

journaliste : Bien entendu, la question est de savoir quel est le cadre de cette coopération.

Secrétaire général : Effectivement. Ma position est que cette relation doit consister en une véritable coopération, qui implique deux parties égales en statut ; il faudra aussi de l’équité dans la relation, dans un esprit de solidarité — qui s’exerce horizontalement — plutôt que de charité — qui s’exerce verticalement. Or, en l’état actuel des choses, toute personne du Sud — qu’elle soit ou non du gouvernement — sait que ce n’est pas le cas, que les relations avec le Nord sont fondamentalement inégales, souvent inéquitables et, si l’on tient compte des organisations de la société civile bien intentionnées, au mieux charitables. La question est donc la suivante : comment aborder ce problème ? Et je pense que la seule façon de parvenir à une coopération authentique, véritable — ce que la Déclaration Universelle de l’Éducation Équilibrée et Inclusive qualifie de « partenariats d’égal à égal mutuellement bénéfiques » — c’est de construire le collectif du Sud, pour un rééquilibrage de la relation déséquilibrée entre le Nord et le Sud.

Deuxièmement, pour que la coopération Nord-Sud soit efficace et effective, et pour qu’elle réponde à nos intérêts en matière de développement (pour ne pas reproduire une dynamique injuste de dépendance éternelle), nous devons coopérer plus largement, plus durablement, plus profondément entre pays du Sud, c’est un préalable. Je relève cela comme condition préalable parce que nous partageons au Sud des réalités, des aspirations et des défis qui n’existent pas au Nord. Il faut également savoir que nous sommes dépositaires de connaissances, d’expérience, d’expertise sur ces questions, ressources dont le Nord ne dispose pas, même si certains cherchent à nous faire la leçon sur ces sujets. Par exemple, la question de la diversité, la nécessité de respecter la diversité. Dans ce cas, le Sud a toujours été (et continue de l’être) beaucoup plus diversifié, même au sein des nations, que les pays du Nord. Nous sommes dépositaires d’une connaissance endogène millénaire sur la diversité.

Mais, en de termes plus concrets et techniques, de peur que l’on ne dise que je suis en train de faire dans du pur sophisme, prenons le cas du système éducatif. Nous savons aujourd’hui — en laissant momentanément de côté l’engagement pris à travers la Déclarion Universelle de l’Éducation Équilibrée et Inclusive (DUEEI) ainsi que les engagements pris dans d’autres déclarations qui ont précédé cette dernière, car nous n’avons pas été les pionniers en la matière — que la meilleure forme d’inclusion en tant que base (je dis bien en tant que base, car il y a d’autres dimensions en faveur desquelles nous plaidons également) c’est l’éducation en langue maternelle. Au-delà des nombreuses et innombrables études qui l’ont démontré, il s’agit tout simplement d’une question de bon sens. De nombreux élèves arrivent à l’école avec le double défi d’apprendre le contenu et d’apprendre la langue dans laquelle ils sont enseignés, d’où leurs faibles performances.

Pour beaucoup d’entre ces derniers, il s’en suit une aliénation et un rejet, ce qui est compréhensible. Au point que certains élèves peuvent même développer un complexe d’infériorité, pensant qu’ils ou elles ne sont pas assez aptes, ou même doivent redoubler des années jusqu’à ce que leurs parents, peut-être, concluent qu’ils ou elles ne sont tout simplement pas fait(e)s pour les études académiques. Même celles et ceux qui parviennent à terminer leurs études peuvent — et c’est compréhensible — afficher des performances inférieures à celles de leurs camarades de classe qui apprennent dans leur langue maternelle, ce qui exacerbe ou reproduit l’injustice pré-existante sur le plan de l’enseignement supérieur ou de l’employabilité.

Nous connaissons déjà ce fait, et nous reconnaissons donc collectivement la nécessité d’une éducation dispensée en langue maternelle pour corriger — au-delà du formalisme des principes, mais aussi à des fins pragmatiques — la reproduction sociale de l’inégalité par le biais de l’éducation. Il s’agit d’une question qui intéresse particulièrement les pays du Sud : Amérique latine et Caraïbes, Afrique, Asie. Et pourquoi cela ? Les Philippines comptent plus de 120 langues parlées, au Nigeria, l’on estime leur nombre à plus de 630, et en Bolivie, la constitution en reconnaît officiellement 37. Cette diversité extraordinairement belle représente en même temps un défi immense pour un système éducatif (généralement centralisé, mais même lorsqu’il ne l’est pas), du fait de la complexité technique non seulement de fournir un enseignement de qualité égale dans toutes ces langues, mais aussi de préserver une langue et une culture nationales en tant que source d’unité.

Même si nous sommes résolument attachés à la reconnaissance et au respect de la diversité culturelle, nous ne voulons cependant pas de sédition ou d’isolement culturel. Il se pose aussi la question des ressources, en plus de la complexité technique : comment publier du contenu pédagogique, des ouvrages pédagogiques, des manuels dans toutes ces langues ? Comment former du personnel enseignant dans toutes ces langues ? Et comment le faire en assurant le même niveau de qualité, puisque des traductions automatiques ne sont manifestement pas envisageables ? Le discours sur le développement et, dans le fil de cet exemple, le discours sur l’éducation internationale restent très eurocentriques ou façonnés par l’Occident. Nous sommes dominés par les modèles éducatifs du Nord.

Sans vouloir dire que nous n’avons pas à apprendre des autres (par exemple, nous apprendrions des modèles éducatifs scandinaves, nordiques), nous devons avoir la lucidité de comprendre que nous avons nos propres particularités, qui vont au-delà du financement. La réalité de la diversité linguistique n’existe pas du tout, ou n’existe pas au même niveau ou à la même échelle, dans les pays du Nord. Leur diversité comprend tout au plus deux ou trois langues, voire quatre, et, dans tous les cas, presque tout le monde parle déjà la même langue comme langue maternelle. Même dans le cas d’un pays comme la France, qui a historiquement connu une diversité linguistique considérable, la quasi-totalité des citoyens français considèrent aujourd’hui le français, et non leur langue régionale, comme leur langue maternelle. Ce qui n’est pas notre cas.

Nous pouvons donc apprendre tout ce que nous voulons de ces systèmes, de ces modèles nordiques d’éducation, mais force est de reconnaître qu’ils n’ont tout simplement pas les mécanismes permettant de répondre à un tel défi, pour transformer ce défi en une richesse pour la société, parce que ce n’est tout simplement pas une réalité à laquelle ils sont confrontés. Un pays comme les Philippines, en revanche, a des expériences et des initiatives en matière d’enseignement en langue maternelle. Pareil pour le Nigeria et la Bolivie. Même s’il ne s’agit pas pour ces pays d’initiatives totalement réussies, l’on peut en tout cas en tirer des enseignement et y relever des lacunes. La collaboration entre la Bolivie, le Nigeria et les Philippines, par exemple, devient indispensable et constitue la condition préalable à toute véritable coopération Nord-Sud en matière d’inclusion éducative (car sans unre telle base, nos efforts ne profiteront qu’à quelques privilégiés).

C’est le second volet de mon deuxième point concernant la question « Pourquoi le Sud ? » Le premier point expliquait que l’ordre mondial actuel ne sert pas nos intérêts en matière de développement en tant que pays, et que notre reconnaissance commune de la nécessité de véritables alternatives nous unit dans le Sud. Le deuxième point portait sur les relations entre le Nord et le Sud, que j’avais divisé en deux volets : le premier volet expliquait que pour parvenir à une coopération authentique entre égaux, nous devons agir en tant que collectif (le Sud), afin de rééquilibrer les relations avec le Nord ; le second volet quant à lui relevait le fait que nous partageons certains défis et aspirations qui rendent la coopération entre nous, non seulement souhaitable et nécessaire, mais aussi une condition sine qua non à toute coopération efficace entre le Nord et le Sud.

J’en viens au troisième point pour répondre à la question « Pourquoi le Sud ? », avant de venir au « Grand Sud » . Le troisième point est étroitement lié aux deux précédents. En plus d’examiner l’ordre mondial, les modèles de développement qui ont été promus et mis en œuvre par le Nord, et que nous essayons encore de perpétuer et qui ne servent pas nos intérêts en matière de développement, nous savons désormais qu’il s’agit de modèles de développement qui non seulement ne répondent pas aux besoins des pays en développement, mais aussi à ceux de nos intérêts en matière de développement — et c’est là la différence majeure par rapport à l’époque de la création du Mouvement des Non-alignés — ce qui ne sert non plus les intérêts des pays du Nord, si l’on aborde la question d’un point de vue général. La raison en est que cet ordre mondial, ces modèles de développement nous conduisent à une crise climatique, à une catastrophe climatique, c’est-à-dire qu’ils mènent le monde à sa perte.

Journaliste : Et je pourrais dire qu’ils (ces modèles) se sont également illustrés par l’éclatement de crises financières mondiales, dont nous souffrons encore.

Secrétaire général : Certainement, mais certains pourraient dire, en particulier les économistes orthodoxes, qu’il s’agit d’un cycle naturel nécessaire et que, malgré ces crises, c’est la meilleure option dont nous disposons. Bien que je ne sois pas forcément d’accord avec cette analyse, la question devient idéologique, subjective. Ainsi, je chercherais plutôt à faire valoir mon troisième point en examinant les données objectives. Nous pouvons être en désaccord sur ce qui est moral ou immoral, sur ce qui est bien ou mal, et aidés par nos logiques respectives et subjectives, nous pouvons d’ailleurs établir des ordres de priorités différents. Mais ce qui est irrefutable, c’est les données scientifiques objectives ayant fait l’objet d’un consensus quasi universel. Et à cet égard, nous savons maintenant, pour la première fois dans l’histoire, je veux dire de façon objective, que ces modèles ne servent pas l’intérêt de quiconque à long terme.

Mais en plus de la crise climatique, de la catastrophe climatique à laquelle ces modèles nous conduisent, nous avons aussi été témoins, avec la COVID-19, de la vulnérabilité de ces modèles de façon objective. Nous avons notamment assisté à une crise de masques dans les pays du Nord, concernant la production nécessaire pour assurer la disponibilité des équipements de protection individuelle et, de façon générale, la riposte face à la crise elle-même. À l’époque, nombreux étaient ceux de ces pays qui parlaient de réindustrialisation. Mais il s’agit là d’un tout autre sujet. Il est temps de construire des alternatives authentiques, car ces modèles non seulement ne servent pas nos intérêts dans le Sud, mais mettent en danger l’avenir de l’humanité dans son ensemble. Et ces alternatives ne peuvent être construites qu’à partir du Sud. Et pourquoi donc ? Non pas parce que nous croyons que le Nord a échoué et que c’est maintenant à nous de nous lancer dans l’aventure — ce serait puéril, et ce n’est pas là notre objectif. Nous savons qu’au Nord, dans le contexte de la crise climatique par exemple, avant de mettre en place une véritable alternative, les modèles existants doivent subir une déconstruction considérable. Et ce qui a été historiquement notre désavantage et a causé la tragédie de nos peuples devient aussi, aujourd’hui, un avantage dans le sens où nous avons moins de déconstruction à faire, ce qui nous permet donc de nous concentrer sur la construction.

Une fois de plus, je prends l’exemple de la crise climatique parce qu’elle est la plus objective de toutes et la moins polémique, mais je ne limite pas non plus le raisonnement à ce seul exemple. En résumé, ces trois grands points constituent ma réponse à la question initiale « Pourquoi le Sud ? » À partir de cette base, nous pouvons maintenant, il me semble, répondre à votre question, « Pourquoi le Grand Sud ? » , un terme que j’ai progressivement commencé à utiliser, d’abord en le proposant dans notre programme, où il a été inscrit par l’Assemblée générale, puis dans certaines de mes interventions. Tout d’abord, parce que je reste profondément insatisfait par le terme« Sud Global ». Je dois reconnaître que je l’ai utilisé abondamment par le passé, et que je l’utilise encore dans de nombreux cas aujourd’hui, mais c’est simplement parce que c’est le terme le plus populaire, et qu’il facilite la conversation. J’en fais volontiers moins usage si je sais que j’aurai le temps nécessaire pour expliquer ma préférence terminologique.

Mon insatisfaction par rapport à l’appelation « Sud Global » repose dans le fait que — j’aborde là le premier élément de ma réponse par rapport à la question « pourquoi le Grand Sud ? » — qu’il faut se rendre à l’évidence que la langue que nous utilisons façonne notre perspective du monde et influence notre lecture du présent. Et pour construire des alternatives, nous devons utiliser des termes qui servent cette cause. Je me souviens d’un dialogue enregistré entre Chomsky et Foucault, où Foucault, s’adressant au modérateur, dit (je paraphrase) « J’admire beaucoup l’aspiration et la détermination de M. Chomsky à construire des sociétés plus égalitaires, plus justes, mais je pense qu’avant de nous engager dans cette construction, nous devons identifier les centres de pouvoir et les critiquer. Lorsque nous parlons de centres de pouvoir, nous pensons à l’armée, à la police, aux forces qui peuvent être utilisées de manière répressive par l’appareil d’État, mais le véritable pouvoir ne se trouve pas là, mais à l’université, dans la culture, dans l’art, etc. Si nous ne critiquons pas d’abord ces centres de pouvoir, pour déconstruire les dynamiques de pouvoir qu’ils portent, en construisant la nouvelle société, nous courons le risque constant de reproduire ces mêmes dynamiques, sous une forme différente, dans la société que nous bâtissons ».

De même, je souhaiterais que nous fassions autant avec notre conception du monde et, en l’occurrence, il me semble que le terme Sud Global cache certaines idéologies. Et si nous ne mettons pas à nue ces idéologies portées par le terme lui-même, comment pouvons-nous les remettre en question ? Et si nous ne pouvons pas les remettre en question, comment allons-nous déconstruire les dynamiques de pouvoir que ces idéologies véhiculent ? Et si la déconstruction de ces dynamiques de pouvoir n’est donc pas possible, comment construire les véritables alternatives auxquelles nous aspirons ? J’affirme que le terme « Sud Global » cache certaines idéologies parce qu’il donne l’impression d’une catégorie basée sur la géographie, sur quelque chose d’objectif. Pourtant, l’Australie par exemple se trouve géographiquement dans le Sud, mais personne ne considère l’Australie comme faisant partie du Sud. Cuba et le Mexique sont tous deux géographiquement situés dans le Nord, mais personne ne considère Cuba ni le Mexique comme faisant partie du Nord.

Il est donc clair que cette appelation porte une idéologie cachée, ou du moins inavouée. Par conséquent, nous devons commencer à utiliser d’autres termes, afin de ne pas nous tromper de réalité et de bien orienter nos efforts. Il faut reconnaître que j’ai entendu des alternatives, que je considère comme étant tout aussi peu satisfaisantes. Par exemple, les expressions « le monde sous-développé » ou « les pays en voie de développement » sont profondément problématiques, car nous devrions au préalable définir ce qu’est le développement. Lorsque l’on utilise l’appelation « en voie de développement », en justaposition avec les pays développés, cela sous-entend qu’il faut devenir comme les pays développés, rattraper le retard, pour ainsi dire, et atteindre l’état actuel de ces pays développés. Pourtant, nous savons – objectivement – que nous ne pouvons pas le faire, car si je devais, d’un coup de baguette magique, faire vivre tout le monde comme un Suisse ou un Texan, la planète se désintégrerait. Si j’avais un tel pouvoir, ce serait très vite la fin du monde, puisque ces modèles de développement sont, une fois de plus, insoutenables sur le plan écologique.

C’est pourquoi le terme « en voie de développement » n’est pas adéquat. Une autre alternative que j’ai entendue propose plutôt la formulation « Le monde majoritaire ». Cette formulation a le mérite de dévoiler un secret de polichinelle, chose que l’on n’oublie parfois, que c’est pour désigner la majorité de la planète que l’on utilise le terme « Sud Global » , appelation très peu suivie. Mais en fait, qu’implique cette appelation ? Quelle vertu ou quel vice, quelle vision du monde cette appelation charrie-t-elle ? Je trouve cette formulation peu utile à notre cause, outre le fait qu’elle nous rappelle que nos pays constituent la majorité mondiale. Bien sûr, un terme que je prèfère davantage, et cela à ma grande suprise c’est celui de «Tiers-Monde ». Parce que «Tiers Monde », pour moi, n’implique pas qu’il y ait un premier monde, un deuxièmemonde et que nous, nous classons à la troisième place. Il ne s’agit pas non plus d’une simple référence à l’ordre bipolaire du XXe siècle qui n’existe plus. Non, pour moi, le terme « Tiers Monde » implique la construction d’une alternative, à partir du Tiers-Monde, par le Tiers-Monde, mais pour l’humanité — il annonce une Troisième Voie. J’apprécie également l’utilisation du mot « Monde » , car un monde sous-entend une diversité et des dynamiques différentes.

Journaliste : Le terme « Monde » implique l’Humanité. « Planète » n’implique pas la dimension Humanité, mais « Monde », si. Le terme connote l’idée selon laquelle il existe des mondes possibles et qu’il n’y a pas qu’une seule vérité.

Secrétaire général : Effectivement. Toutefois, le terme « Tiers-Monde » est très chargé – injustement, à mon avis – dans l’imaginaire collectif d’une connotation très péjorative. En ce sens, on pourrait dire que changer la perception de ce terme est en soi tout un chantier. Mais je crois qu’il faut choisir ses batailles et que celle-là ne vaut pas la peine d’être menée, du moins pas pour l’heure. J’ai donc commencé à utiliser le terme « Grand Sud » comme un concept en partie géographique, mais qui est aussi intimement lié aux idées que j’ai précédemment évoquées sur la nécessité d’un ordre mondial qui réponde aux intérêts du Sud en matière de développement, et qui serve en même temps les intérêts de l’Humanité dans son ensemble, le Nord y compris. Comme je l’ai dit, pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes à bord du même navire.

Dans cette optique, le terme Grand Sud permet de s’émanciper un tant soit peu de cette limitation géographique injustifiée, ou du moins arbitraire, pour inclure également le Sud du Nord – et de reconnaître par ailleurs qu’il existe un Nord dans le Sud, mais c’est un tout autre sujet. « Le Sud du Nord », qu’est-ce que je veux dire par là ? Appartenir au Grand Sud – à la lumière de tout ce que j’ai expliqué – ce n’est pas seulement appartenir à une région géographique, c’est appartenir à un cadre, à un mouvement divers, mais orienté vers une transformation de la société et du monde. C’est-à-dire faire partie d’un club, celui de ceux et celles qui ne trouvent pas leur compte dans l’ordre mondial établi. C’est pourquoi le Grand Sud inclut théoriquement aujourd’hui, et effectivement en temps utile, des entités telles que les mouvements pour les droits civiques, les syndicats, entre autres, issues du Nord. Ainsi, le Grand Sud vient-il justement pour proposer une troisième voie, une nouvelle lecture du monde à la lumière de tout ce que je viens de présenter. J’espère que ma réponse a été claire, malgré sa longueur.

Jounaliste : S’agit-il donc d’un terme inclusif ?

Secrétaire général : C’est en effet un terme inclusif, mais il ne fait aucunement l’économie du processus et de la dynamique nécessaires pour nous conduire à notre destination, qui est la transformation et la construction de véritables alternatives, fort d’avoir le plus grand nombre possible de personnes de notre côté.

Journaliste : Parce qu’une telle appelation met à l’épreuve les dynamiques de pouvoir présentes dans les relations, non seulement dans les relations entre le Nord géographique et le Sud géographique, mais aussi dans les relations au sein de de ces entités.

Secrétaire général : Oui, d’une certaine façon. Notre observation est la suivante : les dynamiques de pouvoir injustes, les dynamiques d’injustice sont toujours les mêmes. Ces dynamiques s’expriment différemment selon les contextes, mais la dynamique sous-jacente, implicite, est toujours la même, qu’il s’agisse des droits des femmes, des droits des minorités, des droits des travailleurs, ou même des disparités interétatiques ou interrégionales qui doivent être comblées. La dynamique de l’injustice est toujours la même. Ainsi, d’un point de vue macro-économique, l’on peut affirmer que les mouvements contre l’injustice dans ce que l’on appelle le Nord, mênent le même combat.

Journaliste : Je voudrais revenir sur ce que j’ai évoqué, peut-être sur un aspect lié à cette dernière partie. Dans la première partie de notre échange, vous avez fait référence aux modèles de développement du Nord, en particulier au fait qu’ils ne sont pas pertinents pour le Sud, et il est clair qu’ils ne sont non plus pertinents pour le Nord, du point de vue de l’écodurabilité par exemple, et comparativement à d’autres formes de marginalisation, qui peuvent concerner le genre, le racisme, et ainsi de suite. Je me demande si, à un moment donné, il n’y a pas eu un changement, une rupture entre les modèles de développement du Nord et les recettes du Nord pour le Sud, qui ne reproduisent pas le modèle de développement du Nord. Au contraire, elles semblent être des recettes, si vous le permettez, favorables aux modèles du Nord. Par exemple, dans les années 1990, la recette du Nord pour le Sud était de tout privatiser, ce qui n’était pas et n’est toujours pas le cas dans le Nord.

Secrétaire général : C’est très pertinent ce que vous relevez, et je suis tout à fait d’accord. Il serait en effet impossible pour le Sud de reproduire le modèle suivi par le Nord, abstraction faite de la question des ressources, ou plutôt en prenant en compte ces dernières, puisque les ressources sont au cœur de la question. Pourquoi donc ? Car ce n’est pas par la démocratie, comme on le prétend souvent, que le Nord a bâti sa prospérité. Car, ce n’est pas la démocratie qui a donné au Nord sa prospérité. C’est par l’exploitation. En d’autres termes, si le Sud devait suivre exactement le même modèle, nous devrions devenir des pays colonisateurs, des nations exploitatrices, des peuples spolieurs, des pilleurs de ressources, des esclavagistes. Sur ce dernier point, soit dit en passant, il est malheureusement avéré, et ce, de la façon la plus tragique et exécrable, que l’esclavage a été une réalité tout au long de l’histoire, dans toutes les régions du monde.

Il y avait des esclaves africains en Afrique, il y avait des esclaves africains dans le monde arabe et des esclaves arabes dans le monde arabe, il y avait des esclaves dans les empires indigènes en Amérique latine. Et dans le Nord, on aime bien nous le rappeler chaque fois que l’on évoque l’esclavage. Il s’agit d’une tache immonde sur le passé de chaque culture, de chaque nation, une tache que nous devons reconnaître. Toutefois, ce que le Nord a fait, ce que nul n’avait jamais fait auparavant à travers l’histoire, c’est de faire de l’esclavage une véritable industrie – le Nord a industrialisé l’esclavage. C’est à partir de cette industrie – et le colonialisme est en fait une extension de cette dynamique – qu’elle a construit sa richesse et son opulence. En fait, l’Europe, qui deviendra plus tard le Nord en incluant les États-Unis, comme le dit Fanon, est littéralement été créée par le Tiers-Monde. Pendant des siècles, les ressources : textiles, minerais, or, café, ont été acheminées vers l’Europe, l’engraissant et lui donnant sa prospérité. Même les pays d’Europe qui n’avaient pas de colonies ont largement bénéficié de la colonisation et de la traite des esclaves, notamment en s’enrichissant dans le cadre des « marchés » administrés par les grandes puissances coloniales et en tirant leur prospérité de ces marchés.

Journaliste : Sans que cela ne leur soit pour autant imputé comme une dette.

Secrétaire général : Selon la logique du système actuel, il serait peu raisonnable de l’appeler ainsi. Et avec le colonialisme, non seulement les ressources du Sud étaient acheminées vers l’Europe, mais ces mêmes ressources nous étaient revendues, transformées, avec une valeur ajoutée. Vous constaterez que la dynamique n’a pas totalement changé. Mais pour revenir à l’essentiel, en guise de conclusion, il serait impossible – voire immoral – que nous adoptions les modèles actuels qui ont conduit le Nord à la prospérité qu’on lui connaît.

Journaliste : Ce n’est donc pas le capitalisme qui a conduit à sa richesse ?

Secrétaire général : Eh bien, en plus de l’esclavage industrialisé et du colonialisme, le Nord a développé d’autres modèles, comme le capitalisme et, finalement, le néolibéralisme. Mais, ce n’est pas uniquement de cette façon que l’Europe et l’Amérique du Nord se sont développées – ces modèles leur aurait permis d’accroître leur richesse, d’accélérer leur développement, rien de plus. Et bien sûr, les modèles qu’ils nous ont presque systématiquement proposés depuis sont des modèles qui sont solidaires de leurs propres industries, de leurs entreprises qui doivent sinstaller dans nos pays, investir dans nos secteurs stratégiques et reproduire, d’une certaine manière, la même dynamique d’extraction que celle du colonialisme.

Journaliste : Et repartir par la suite…

Secrétaire général : J’ai l’habitude de citer un exemple, pour illustrer mon propos, tiré d’un article du Guardian publié en 2016 ou 2017, même si les chiffres exacts sont encore à vérifier car, cela fait tellement longtemps que je l’ai lu. En effet l’article démontrait alors que le Sud recevait au cours d’une année donnée plus de 1 000 milliards de dollars en termes d’entrées financières, y compris l’aide et les investissements, et que pendant ce temps, plus de 3 000 milliards de dollars quittaient le Sud pour le Nord chaque année.

Journaliste : À la lumière de tout ce que vous avez dit, il me semble que la question centrale est celle du multilatéralisme et de son orientation. C’est-à-dire comment jeter les bases d’un nouveau multilatéralisme qui prenne également en compte – c’est un peu le portrait de l’OCS, je suppose – ces dynamiques de pouvoir présentes dans toutes les relations, d’une part, et comment les rééquilibrer pour parvenir à un monde plus pacifique où la coexistence est possible d’autre part ?

Secrétaire général : Comme vous l’avez dit, il s’agit dans une large mesure de la proposition de l’OCS, de la structure même de l’OCS. Parce que le fondement de toute ma réponse, le socle de tout ce que je vous dirais à ce sujet, c’est qu’il n’y a pas de multilatéralisme sans organismes multilatéraux. Par conséquent, pour une nouvelle forme de multilatéralisme, nous avons besoin d’un nouveau type d’organisme multilatéral – et toutes nos actions, dans le cadre de la création, de la consolidation et du développement de l’OCS va dans cette direction. De quel type d’organisations multilatérales a t-on besoin ? Et j’essaierai d’y répondre sans revenir sur l’OCS en tant que telle ; je vais plutôt élaborer des principes plus généraux.

Mon premier point – même s’il peut sembler simpliste, ce que je ne pense pas, bien qu’il puisse être simple – c’est qu’une organisation intergouvernementale ne peut pas, dans sa propre structure organisationnelle, reproduire les dynamiques de pouvoir qu’elle est censée aider à corriger. Le cas le plus évident en la matière est celui des Nations Unies, dont l’ancien Secrétaire général, le regretté Kofi Annan, a lui-même reconnu la déficience structurelle du système et a été l’un de ceux qui ont essayé de le réformer. Dans cette auguste institution qu’est l’Assemblée de toutes les nations, toutes les nations n’ont pas le même droit, où certaines initiatives peuvent être stoppées par un seul État – en vertu de ce qui semble être un droit divin – parce que ce dernier disposerait d’un siège permanent au Conseil de sécurité avec droit de veto.

On nous dit cependant que l’existence du Conseil de sécurité est cruciale pour adopter en temps utile des résolutions importantes pour la paix et la sécurité collective, et que le droit de veto est tout aussi important pour éviter les escalades résultant des votes – en d’autres termes, pour garantir le consensus dans la prise de décision. Cet argument devrait être remis en cause, mais je peux tout à fait comprendre qu’il est parfois nécessaire, pour des questions de grande importance, de grande urgence, et si c’est bien réglementé, d’avoir la possibilité de disposer de comités restreints pour prendre des décisions. Consacrer le postulat selon lequel certains pays disposent de plus de droit que d’autres reste toutefois inadmissible et reproduit la dynamique de l’inégalité et de l’injustice. Pourquoi ne pas avoimettreen place un Conseil de Sécurité représenté exclusivement par des organes régionaux – avec l’Union africaine, la Ligue arabe, la Communauté d’États latino-américains et caraïbes (CELAC), l’Union européenne et ainsi de suite, eux-mêmes composés d’États Membres, chacun disposant d’une voix et d’un droit de veto.

Cela serait, à mon avis, plus logique, si la raison d’être d’un conseil de sécurité c’est de s’attaquer aux dynamiques de pouvoir injustes de l’ordre actuel. Quoi qu’il en soit, mon premier point est qu’aucun État ne devrait avoir plus de poids qu’un autre au sein d’un organisme multilatéral. Il y a, bien sûr, d’autres aspects à soulever concernant le nouveau type d’organisations internationales dont nous avons besoin, mais cela m’éloignerait du cadre de votre question. Nous parlerons de cette question dans un contexte approprié. Ensuite, il y a un travail de conscience à faire – et ce travail n’est ni simple, ni facile. Dire une telle chose de ma part n’est peut-être pas très attirant, car il n’existe pas de recette technique à donner pour un tel chantier de transformation de la conscience, mais que nous le voulions ou non, le multilatéralisme est une politique dans le meilleur sens du terme – un projet pour le monde – et tout comme la politique nationale nécessite une pédagogie, c’est-à-dire un processus de dialogue et d’apprentissage mutuel, il en va de même pour le nouveau multilatéralisme.

Journaliste : Avant de poursuivre, je voudrais revenir un tant soit peu sur le cas des Nations Unies. L’ONU a été critiquée pour son inefficacité dans de nombreuses situations. Mais il y a aussi une certaine reconnaissance du fait que, même si l’Organisaton n’est pas parfaite, c’est un espace qui doit être préservé parce que c’est celui que nous avons pu bâtir, et il joue un rôle important. De même, en Amérique latine et dans les Caraïbes, pour citer ce cas, l’Organisation des États américains (OEA) fait aujourd’hui l’objet d’un grand mécontentement, ce qui n’était pas tout à fait le cas il y a dix ans. Néanmoins, l’OEA demeure dans l’ensemble un espace au sein duquel les pays des Amériques sont proactifs. Pourquoi pensez-vous que nous nous accrochons aux institutions que nous avons pu construire, alors que nous n’avons pas été capables de les transformer réellement en quelque chose d’autre, ni de bâtir de nouvelles institutions alternatives ?

Secrétaire général : Eh bien, je suppose que l’on pourrait appliquer à cette situation l’image suivante : les institutions que nous avons s’apparentent à des canots de sauvetage, conçus pour nous sauver de la noyade. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que nous n’avons pas les mêmes sièges que les passagers de première classe, pour lesquels ces canaux ont été construits, et que, pire encore, l’on nous laisse aller à la dérive, et que l’on ne nous remonte que lorsque nous nous noyons. Or, même si nous sommes mécontents face à cet état de chose, nous ne voyons tout simplement pas d’autre canot de sauvetage à l’horizon.

Journaliste : Ou même un radeau.

Secrétaire général : Si nous avions un autre canot de sauvetage, plus spacieux, nous y prendrions probablement place – non pas pour abandonner le navire dans lequel nous nous trouvons actuellement, mais pour mieux nous protéger et, peut-être, pour que les passagers du navire actuel changent d’attitude envers nous (les noyés qui n’ont actuellement pas d’autre choix que d’accepter de rester dans l’eau) et commencent à coopérer avec nous afin que tous nos canots de sauvetage arrivent à bon port. Dans l’une de mes interventions sur le changement climatique, j’avais déclaré qu’il ne pouvait y avoir de déconstruction sans projet de reconstruction. Vous me permettrez de développer ce point, dans le cadre de cette question. Le plan de reconstruction est insuffisant : il faut une construction parallèle, non pas en remplacement mais en complément des autres canots de sauvetage, pour afin de permettre à chacun de nous d’arriver à bon port – c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de démonter le canot de sauvetage où sont assis les passagers de première classe, mais d’en construire d’autres à partir desquels nous pourrons coordonner ensemble notre marche pour arriver à bon port. Plus précisément, en ce qui concerne les Nations Unies, ce serait une folie de chercher à déconstruire un tel cadre. Comme vous le soulignez et à juste titre, l’organisme joue un rôle crucial malgré ses lacunes. Mais nous devons aussi disposer d’autres cadres, des cadres complémentaires conçus pour ne pas reproduire ces lacunes.

Au-delà de la question du Conseil de sécurité des Nations Unies en tant qu’expression d’une inégalité structurelle, nous devons également reconnaître qu’il existe un pouvoir économique au sein des institutions multilatérales. Lorsqu’un État – mais aussi dans le cas des donateurs issus du secteur privé ou de la société civile – contribue à hauteur de la moitié, voire du tiers au budget d’une organisation internationale, ce contributeur a naturellement le pouvoir de dicter l’orientation de l’organisation, et s’il ne le fait pas, le Secrétariat de cette organisation internationale peut, par anticipation, ou inconsciemment agir dans le sens ce qu’il estime être les attentes de l’État ou du donateur en question. L’organisme multilatéral doit devenir financièrement indépendant – je dis bien financièrement, car il ne peut et ne doit pas être totalement indépendant : les États Membres doivent prendre activement les décisions et exercer un contrôle sur ses activités – car c’est le seul moyen de garantir une véritable démocratie au sein de l’Assemblée des États Membres souverains, où les décisions sont votées.

Vous m’avez également demandé mon avis sur les raisons pour lesquelles nous ne semblons pas avoir été en mesure de construire de véritables alternatives, en termes de multilatéralisme et de modèles de développement. À mon avis, il y a deux raisons à cela, peut-être plus techniques, et que je crois que vous êtes plus intéressés à entendre mon développement sur le fait que nous n’avons pas su comment construire véritablement une conscience internationaliste, ce que, je continue à le penser, nous devons faire.

Tout d’abord, dans les institutions que nous avons pu construire, mais qui n’ont pas évolué vers les véritables alternatives que nous souhaitions, je crois que nous avons reproduit de nombreux aspects des modèles des premiers organismes multilatéraux, parce que nous avons supposé que le problème était celui des individus ou des nations spécifiques, alors que le problème fondamental était structurel. Ou bien, par un excès de correction des problèmes structurels que nous avons constatés au sein de ces premiers organismes multilatéraux, nous avons façonné nos nouvelles organisations de manière à ce qu’elles deviennent impuissantes, sans aucun pouvoir discrétionnaire, exigeant constamment que les chefs d’État et de gouvernement se réunissent pour prendre la moindre décision. En bref, le premier problème est que nous avons reproduit les modèles des premiers organismes multilatéraux avec tous leurs défauts structurels, ou, parce que nous étions mécontents face aux problèmes structurels de ces organismes, nous avons fini, par inadvertance, par façonner nos nouvelles organisations d’une manière qui les empêche de faire quoi que ce soit de tangible.

Journaliste : Vous voulez dire que, motivés par la peur des malheurs, nous avons créé des organisations impuissantes ?

Secrétaire général : Simplement dit, et en partie, oui. La deuxième raison, il me semble, c’est que quand nous avons pu effectivement concevoir de véritables alternatives qui ne reproduisent pas les modèles existants et ne les rendent pas impuissants, nous l’avons fait pour des raisons idéologiques. Des organisations de gauche pour des gouvernements de gauche, ou des organisations néolibérales pour des gouvernements néolibéraux. Le résultat en est que, avec un changement de gouvernement, toute l’initiative s’effondre. En d’autres termes, bien que nous devons nous doter d’un cadre idéologique — notamment la transformation, la souveraineté, le respect des droits, etc. — ce cadre doit toutefois, être suffisamment inclusif, dans le contexte du multilatéralisme, pour reconnaître la diversité des pays et les divergences entre les gouvernements. Il doit s’agir d’un cadre qui permette aux États Membres d’avoir un sentiment d’appartenance, indépendamment des différences idéologiques, où un gouvernement de droite et un gouvernement de gauche peuvent contribuer et coopérer sur un pied d’égalité. Pourtant, chaque fois que nous avons proposé une structure réellement alternative, une structure réellement différente, nous l’avons malheureusement idéologisée à un point tel que nous l’avons condamnée à l’échec.

Le troisième point que je voudrais maintenant aborder c’est le suivant : nous n’avons pas suffisamment donné la parole aux peuples, au sein de ces nouvelles organisations intergouvernementales, et d’une manière un peu plus directe, au-delà de la représentation par les gouvernements. Pour éviter toute ambiguïté, permettez-moi d’abord de préciser que ce n’est pas du tout le rôle d’un organisme multilatéral que d’interférer dans les affaires internes d’un État. Ceci étant dit et maintenu, nous pouvons maintenant soulever le fait connu qui est que de nombreux pays du Sud subissent des pressions considérables, en particulier financières, provenant de sources extérieures concernant les politiques qu’ils voudraient adopter – ce qui n’est pas autres choses que des menaces. Dans de nombreux cas, en particulier dans les cas de pressions financières, les gouvernements de ces États, soucieux d’assurer la continuité des services de base dans l’intérêt de leurs populations, considèrent qu’ils n’ont peut-être pas d’autre choix que de céder à cette pression extérieure.

Mais la pression de l’opinion publique nationale et internationale par rapport à certaines décisions particulières prises par les États Membres au sein d’un organisme multilatéral est une réalité (ce qui représente une véritable alternative). Cette pression publique devient également un instrument et une ligne de défense pour l’État concerné face à une pression extérieure, principalement financière. Et c’est en cela que j’affirme que nous n’avons pas suffisamment inclus les peuples dans nos institutions véritablement alternatives. Autrement, bien qu’il y ait des efforts à faire au niveau des gouvernements vis-à-vis de leurs peuples — ce qui est une question interne à chaque pays — il y a aussi un travail à faire au niveau des instances multilatérales pour une inclusion des groupes de la société civile, une masse critique, au-delà des grandes ONG qui constituent, il faut le reconnaître, un pouvoir en soi et ne sont pas forcément représentatives (même si celles-ci peuvent être des déterminants) de l’opinion publique.

Mon quatrième point, qui s’inscrit dans le droit fil du précédent et qui est transversal, c’est que, historiquement, nous avons également été soit trop transparents, soit trop discrets. En effet, dans le premier cas, de véritables alternatives ont trop souvent — et avec les meilleures intentions du monde — énoncé publiquement l’objectif final, ce qui serait fait pour l’atteindre et comment, quand la mise en œuvre commencerait, quelles ressources seraient utilisées et quels plans d’urgence seraient mis en place. En d’autres termes, ces alternatives ont trop souvent fait l’objet de communication présentant l’ensemble de la stratégie, face à des groupes d’intérêts puissants et perturbés. À l’opposé, certaines initiatives véritablement alternatives, visant précisément à prévenir le sabotage, ont été conçues et mises en œuvre d’une manière trop opaque et secrète pour susciter les niveaux de soutien nécessaires à la réalisation de leurs objectifs. En résumé, le quatrième et dernier point de mon argumentaire, c’est que nous avons été, à mon avis, soit si secrets que nous n’avons pas été en mesure de constituer la masse critique nécessaire pour réaliser nos aspirations, soit si transparents que nous nous sommes condamnés au sabotage. Voilà, pour répondre à votre question, les quatre points présentés.

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